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Considérations sur la mouche… HELP ME ! HELP ME !

Annoncée par un irritant bourdonnement de B29, inquiétant vecteur d’agents pathogènes, répulsive dans ses déclinaisons tsé-tsé ou taon, affligeante de bêtise lorsqu’elle s’ingénie à se heurter contre une vitre avec une insistance déconcertante, la mouche est un insecte exaspérant qui se complaît dans une sombre interaction avec la race humaine et qui est synonyme de désordre. Car une fois installé dans vos pénates, vous ne vous débarrasserez du diptère qu’à grands frais : après une chasse épuisante, tant physiquement que moralement (l’animal est mauvais perdant et ne vous laissera pas l’emporter dans ses effrénées parties de cache-cache), dont le final ne pourra être qu’un immense courant d’air (et tant pis si l’on est en hiver). A moins de songer à faire alliance avec une plante carnivore, solution dont l’issue paraît toutefois bien incertaine, notamment sous nos latitudes…
Avec un tel pédigrée, l’on aurait pu croire que la littérature et plus tard le septième art auraient fait feu de tout bois pour mettre en scène l’importune et sublimer l’hostilité qu’elle génère chez l’homme. Que nenni ! Certes représentée, quoique souvent modestement, dans la littérature fantastique en tant que héraut des forces du mal, la mouche n’aura finalement été mise en scène en tant qu’objet conjectural ou horrifique que rarement ; jusqu’à la seconde moitié des années cinquante où elle connaîtra son heure de gloire sous la plume de George Langelaan, puis dans les salles obscures et sur quelques rares microsillons.
Mais avant de faire étape en 1957 et les années qui suivront, et de rappeler à notre souvenir quelques chefs-d’œuvre de l’art populaire, autopsions rapidement quelques-unes de ses rares mais remarquables apparitions antérieures, toutes littéraires.

Par Laurent Thibault

The MONOCLES – Spider and the fly (1967)

Premier battement d’ailes signalé outre-Rhin en avril 1926 avec une nouvelle de Curt Siodmak («Die Eier vom Tanganjikasee»), traduite et publiée trois mois plus tard dans la revue de science-fiction d’Hugo Gernsback (Amazing Stories) sous une célèbre couverture de Frank R. Paul. Ici, le professeur Meyer-Maier a l’idée saugrenue de rapporter à Berlin des œufs d’insectes de la taille d’un melon, trouvés lors d’une expédition au cœur de l’Afrique noire, et ce malgré les avertissements des autochtones. Ils vont bien évidemment éclore puis donner jour à de gigantesques mouches tsé-tsé avides de sang. Mais le gigantisme de ces dernières sera la cause de leur neutralisation.
En 1932, c’est au tour de l’auteur britannique Anthony Vercoe, dans une courte nouvelle («Les Mouches») entre rêve et réalité, publiée dans la mythique série d’anthologies Not at night, d’utiliser un essaim de mouches animées d’une conscience carnivore exacerbée pour terroriser un vagabond affamé qui pensait avoir trouvé refuge dans une vieille masure. Terrible face à face entre l’homme et une multitude de paires d’yeux à facettes avant un douloureux réveil.
L’année suivante, c’est sous la plume de Sax Rohmer que la mouche se distingue. Dans le sixième opus («La Fiancée de Fu-Manchu») du cycle dont il est la figure centrale, le diabolique docteur, incarnation du Péril jaune et entre autres éminent toxicologue, entend lancer une nouvelle menace sur le monde : une armée de mouches hybrides (rendez-vous compte, un croisement de tsé-tsé et de puce du rat !) nourries de plasma sanguin chargé de trypanosomes de la maladie du sommeil doit proliférer et répandre une nouvelle forme de peste extrêmement virulente et létale. Si l’épidémie débute sur la Riviera, que l’on se rassure l’antidote sera trouvé.
En 1938, le français Jacques Spitz fait taire tout le monde («La Guerre des mouches») : c’est l’heure de la grande vengeance. A la suite d’une mutation spontanée, les mouches deviennent intelligentes et prennent conscience qu’une guerre leur a été déclarée par l’homme à coups d’insecticides et autres tapettes. Revanchardes, elles ne vont pas en rester là et prendre alors l’initiative des hostilités, envahir la planète et réduire l’espèce humaine à un immense garde-manger puis à sept derniers spécimens conservés dans un zoo. Roman de fin du monde implacable et crépusculaire, c’est un chef-d’œuvre dont il conviendra d’éviter la version Marabout « modernisée » et modifiée par l’éditeur.
En 1941, d’autres soldats gris ont déclaré la guerre à l’humanité mais c’est un roman policier («Le Monstre de Saint-Basile») de Jean-Pierre Besson qui nous intéresse alors. A la suite d’une injection de vitamine Alpha, élaborée par un savant fou, une mouche devenue gigantesque sème la panique alentour. Fort heureusement pour la fille du scientifique et le voisinage rural, bétail compris, Octave Beaumont et Babylas Plique mènent l’enquête et tout rentrera rapidement dans l’ordre. Une sympathique curiosité mâtinée de scènes dignes du Grand-Guignol dans la plus pure tradition populaire.
Pour clore cette brève revue, c’est dans un très court texte («La Mouche») d’Arthur Porges publié en 1952, que l’on fait la connaissance de notre dernière mouche mutante. Quand un ingénieur des mines en quête de minerai radioactif rencontre une redoutable et invincible mouche irradiée capable de se défaire de l’emprise d’une araignée dans sa toile avant de la dévorer, la curiosité l’emporte et le scientifique de récolter une vilaine piqure. Personne ne saura cependant ce qu’il adviendra de ce dernier, le texte se terminant fort abruptement.
Et notre mouche de disparaître pour quelques années.

 

 

Un désastre moléculaire
Jusqu’en juin 1957, quand Playboy publie dans ses pages une nouvelle de George Langelaan sobrement intitulée «La Mouche». L’histoire est désormais célèbre et bien connue. Petite piqure de rappel. Bzzz. Un scientifique reconnu, Robert Browning, travaille à l’élaboration d’un transmetteur de matière. Après quelques essais, l’un semi concluant sur un cendrier dont la marque de provenance se trouvera inversée, l’autre dans le plus grand secret sur Dandelo (le chat domestique) qui s’achèvera par sa désintégration totale (quoique partiellement momentanée), et quelques réglages, Robert testera l’appareil sur lui-même. Malheureusement, notre amie la mouche (curieux, pénible et désinvolte agent du désordre disais-je) s’invitera à la noce et il en résultera un double hybride sur le mode de l’échange moléculaire : un homme à face et patte de mouche et inversement pour l’insecte. Dans un ultime et désespéré effort pour retrouver forme humaine, le scientifique se verra finalement affublé d’une partie de la tête de Dandelo en bonus et n’aura d’autre choix que de mettre fin à ses jours sous une presse hydraulique avec l’aide de sa femme, non sans avoir oublié de détruire tous les documents relatifs à sa diabolique invention.
La nouvelle de George Langelaan est remarquable à plus d’un titre. Elle fait certes figure de classique en interrogeant l’homme sur son évolution et ses potentielles mutations, sujet d’une singulière actualité au regard de l’évolution actuelle de la recherche génétique, mais elle est aussi, elle-même, une parfaite hybridation. Le texte est ainsi traité à la manière d’un roman policier, partant d’un constat, la mort d’un scientifique, jusqu’à la résolution du crime, avec quelques touches psychiatriques du meilleur effet. L’atmosphère confinée est encore celle d’un roman gothique, sans évoquer la longue note explicative du scientifique qui sert de fil conducteur au texte, procédé que l’on retrouve souvent dans la littérature fantastique. C’est enfin, également et surtout une œuvre d’anticipation en ce qu’elle prévoit l’application d’une découverte scientifique, ici la communication de la matière. Extrapolation des nouvelles technologies de communication (téléphone, radio, télévision) qui s’installent définitivement dans la société humaine, au moment où d’autres frontières tombent (maîtrise de l’atome, conquête spatiale) et sèment les premières graines d’inquiétude en cette fin des années cinquante.
Alors, faut-il voir en ses qualités, le succès retentissant de cette nouvelle, j’avoue mon ignorance. Toujours est-il que ce numéro de Playboy, avec sa sublime couverture blanche et ses deux boutons de manchettes ornés de Bunnies, superbe rappel de la page en regard du titre de la nouvelle, fut le premier de la toute jeune revue à dépasser le million d’exemplaires vendus.
Le texte, âgé de plus de soixante ans mais qui garde aujourd’hui une modernité saisissante, ne sera publié en France qu’en 1962 dans un recueil de l’auteur («Nouvelles de l’anti-monde»). Quant à l’auteur, franco-britannique (il est né à Paris), il accuse un passé intéressant considérant le thème développé dans sa nouvelle puisque pendant la seconde guerre mondiale, alors agent des services secrets britanniques, il n’hésita à recourir à la chirurgie plastique (oreilles et menton) afin de ne pas être reconnu par l’ennemi sur le territoire français. Alors, la mouche humaine serait-elle une réminiscence exagérée de cet acte, qui sait…
Quoiqu’il en soit et nonobstant les affabulations des fanatiques de Frédéric Dard qui voient leur maître partout (selon ces derniers, il serait à l’origine de l’idée et aurait co-écrit nombre de nouvelles avec George Langelaan !), le texte allait faire des petits.

De nouvelles hybridations
En 1958, attirée par lumière, notre mouche va par deux fois prendre le chemin des studios.

Tout d’abord, ceux de la 20th Century Fox pour une adaptation plutôt fidèle de la nouvelle de George Langelaan. Le réalisateur Kurt Neumann, après avoir repéré tout le potentiel cinématographique du texte, en acquiert rapidement les droits par l’entremise de Robert Lippert, un producteur-distributeur indépendant sous contrat avec la Fox. Cette dernière qui est à la recherche d’un potentiel succès en salle et est absente du marché de la science-fiction, un genre alors très populaire, accepte le projet et décide de tourner le film en couleurs et en Cinemascope avec un budget plutôt conséquent ($450,000) qui le place d’emblée bien au-dessus du marché des films de série B, qui sont pléthore, même s’il reste loin des standards de la Fox.

L’écriture du scénario est confiée à James Clavell qui suivra la nouvelle quasi à la lettre à quelques exceptions près. Les noms des personnages changent (Robert Browning, sa femme Anne et son frère Arthur deviennent respectivement André, Hélène et François Delambre. Quelle idée !) ; le cadre de l’histoire est déplacé depuis la France jusqu’à Montréal ; c’est la confession d’Hélène qui sert de fil conducteur au flashback et non plus celle, écrite, d’André ; le chat Dandelo disparaît bien mais ne sera pas partiellement réintégré dans le corps du scientifique dans son ultime tentative de retour à la normalité (Quel dommage ! Mais l’on notera au passage l’étrange miaulement outre-dimensionnel poussé par le félin alors qu’il est sensé être atomisé) ; la femme du scientifique n’est pas internée à l’asile et ne se suicide pas, ce qui ménage un happy end pour l’histoire.
Kurt Neumann est aux manettes, Vincent Price est enrôlé (il joue François Delambre et vole au passage la vedette au personnage principal de l’histoire qui est, je le rappelle, la femme), le film est expédié en dix-huit jours (les effets spéciaux sont ceux d’un film des années cinquante donc limités et simples) et il résulte de cette alchimie un film au charme fascinant et deux scènes d’anthologie : la vision d’Hélène par André l’homme-mouche puis l’écrasement de la mouche-humaine quelques secondes avant qu’elle ne serve de casse-croute à une très vilaine araignée.
Le succès est immédiat dans les salles obscures. C’est le second film de la Fox classé au box-office cette année (il n’y en aura pas de troisième) et les recettes généreuses s’élèveront à six millions de dollars. Malheureusement, le réalisateur n’en saura rien puisqu’il nous quittera après l’avant-première et surtout une semaine avant la sortie nationale du film. Succès en salle donc, celui-ci recevra toutefois un accueil beaucoup plus mitigé (et aujourd’hui encore) de la part de la critique professionnelle. Mais le jour où cette dernière comprendra qu’un film de science-fiction n’est ni un documentaire scientifique ni une œuvre d’art et d’essai, je danserais le jerk avec des mouches.
Pour l’autre dérapage en studio de notre copine (à ce point de l’article, c’est presque une amie), nous restons en 1958. Et il ne s’agit plus d’un film mais d’une chanson cette fois («The Spider and the fly»). Certains connaissent probablement mieux l’une de ses deux reprises, je la citerai plus loin, mais l’originale est une véritable pépite. Comment aborder l’un des disques probablement les plus fous de l’histoire ? Par son interprète, tout d’abord. Bobby Christian, est un percussionniste de Chicago à la longue et riche carrière (trop pour être résumée en quelques lignes puisqu’elle s’étale de la fin des années 20 au début des années 70) dont certains disques à classer dans les rayons «space age» ou «exotica» sont aujourd’hui très recherchés par les amateurs. Celui dont il est question maintenant tout de suite est un 45 tours qui ne relève pas de ces genres et où le percussionniste est accompagné pour l’occasion par les Allen Sisters. La galette fait l’objet d’âpres discussions sur sa date de sortie mais il est désormais à peu près acquis qu’elle doit être datée d’août 1958 (numéros de matrice, logo Wing et nom du compositeur sont des indices probants), d’autant qu’il existe une version sous label Mercury qui pourrait être une réédition et coïncider ainsi avec la date plus tardive (1963) parfois annoncée. Si un lecteur a la réponse définitive, je suis preneur.
Certes, mais de quoi s’agit-il enfin ? De l’art d’infuser la terreur en deux minutes chrono via un collage de dialogues de science-fiction sur une nappe de congas et un piano cryptique avec bruit de réveil matin à la clé. Hein ? Oui et c’est un joli démarquage de la nouvelle ou du film précités, qui sort quasi concomitamment avec ce dernier (le film est sorti en juillet).
De ces sillons, émane une voix grave scandant «Spider, creepy, crawly spider… Spider in the web» auquel fait écho un «Help me ! Help me !» avec la pire voix de fausset que vous puissiez imaginer. Et la voix grave de reprendre dans une chambre d’écho «The fly… The fly… The fly is in the web». Et l’araignée (on l’a vite compris) de poursuivre sa marche vers le destin funèbre de la mouche prise dans sa toile. Jusqu’à la sonnerie d’un réveil matin et cette voix féminine que l’on entend alors s’interroger «Darling ? Are you having a nightmare ? Your arm… Your arm is hurting me… What’s happened to your head ?» avant que ses propres «Help me ! Help me !» ne viennent se superposer à ceux de la mouche. Ou quand le cauchemar n’est pas qu’un mauvais rêve…
Il y a du génie dans ce disque. Et cerise sur le gâteau, le label est agrémenté d’un aussi grandiose qu’inutile avertissement : «Warning : Do not listen to this record in the dark or alone» !

Bel intermède, car la mouche va réapparaître.
En juillet 1959 (deux mois à peine après la sortie française du premier film), tout d’abord, dans une suite cinématographique le plus simplement du monde intitulée «Le Retour de la mouche» : la bobine est cette fois-ci en noir et blanc, le budget divisé par deux et Vincent Price y tient le même rôle. C’est une suite. Sur les traces de son père, Philippe Delambre, malgré le désaccord de son oncle, remet le transmetteur en marche avec l’assistance d’Alan Hinds/Ronnie. Ce dernier, un bandit de grand chemin recherché dont la seule motivation est le vol des plans de la machine, est vite surpris en pleine séance d’espionnage photographique par un policier dont il parvient à se défaire avant de l’enfermer dans le transmetteur. L’homme de loi en ressort mi-homme mi-cochon d’inde (regardez le film pour savoir d’où sort l’animal) mais mort, tandis que son pendant hybride à quatre pattes, qui gambade encore, termine écrabouillé sous la chaussure de Ronnie. Par la suite intimé de donner quelques éclaircissements sur son étrange comportement, ce dernier enferme Philippe dans la machine en compagnie d’une mouche, et le fils du savant de donner corps et âme au dicton «Tel père, tel fils». S’ensuivra la vengeance de l’homme-mouche et un retour à la normale des plus salvateurs. Ce qui nous donne un très bon divertissement de série B quoiqu’en disent ses détracteurs.
Il y a une suite à cette suite, réalisée en 1965 par Don Sharp, «La Malédiction de la mouche». Nouveau film en noir et blanc, pure série B qui clôt le cycle sur un scénario délirant mais sans mouche : une femme échappée d’un asile psychiatrique trouve refuge chez Henri Delambre, épouse son fils et découvre progressivement que les deux lascars continuent les recherches de leurs ancêtres sur la téléportation. Leurs expériences ont toutefois des conséquences catastrophiques, les sujets soit vieillissent prématurément ou sont brûlés par des radiations, sont sinon transformés en mutants et alors enfermés dans de sombres cellules, quand ils ne deviennent pas une sorte de masse « blobesque ». Le final est chaotique. Pour ma part, malgré la sous-production omni présente, c’est plus qu’une curiosité, c’est une bizarrerie à voir, au moins une fois dans sa vie.

J’ai gardé pour le final, deux reprises du titre de Bobby Christian. La première, datée d’avril 1967, est à créditer aux Monocles, un garage band psychédélique du Colorado (qui adoptera le nom en The Higher Elevation pour sa fin de carrière).La suivante et dernière, car il n’y en aura pas d’autre et c’est bien dommage (qu’est-ce vous attendez les gars ?), date de 1979 et est l’œuvre de Lenny Kaye qui monte pour l’occasion un groupe de studio.
Dans les deux cas, les versions sont plus électriques mais tout aussi dérangées et la structure de la chanson reste très proche de l’originale avec, pour les Monocles, orgue en bonus, abus de chambre d’écho et une voix en détresse sous hélium, quant aux Wicked, ce qui ressemble fort à un theremin.

Je m’arrête là avant que notre rédac chef ne me court après armé d’un Fly-Tox géant. J’espère que ces lignes vous auront donné envie de partir chasser ces petites merveilles de la culture populaire auxquelles vous pourrez ajouter deux autres disques, le «Human fly» (1978) des Cramps et le «Return of the fly» (demo de 1978) des Misfits. ✘