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RATEL : OLD TIME !

Ratel est un type que l’on peut croiser autant dans un concert de pur garage rock comme aux détours d’un camping de festival folk flasque de whyskey en poche. Il est surtout à l’initiative d’un grand nombre de concerts notamment aux cafés des sports à Montreuil, nous présentant des musiciens qui font souvent référence à un genre de folk avant guerre né dans diverses régions des U.S et notamment dans les appalaches , le Old Time. Il n’est pas question là de mélodies acoustiques doucereuses et de romances molles mais d’un style rêche et vénéneux aux airs scandés agressivement relatant de vrais problématiques : le meurtre, le cul, la gnole et la bouffe …
Par Yann Schmitt

Salut Ratel peux tu te présenter en un mot ?
Bin « public » : je suis pas zikos moi-même, donc j’essaye d’être bon public

En une phrase ?
Je suis salement geek

Tu as organisé pas mal de concert sur Paris et Montreuil je crois, depuis quand ?
2009 les tous premiers, c’était le seul moyen d’entendre un zikos ricain de passage à Paname sans dates prévues dont je suis fan ; depuis 2011 surtout, en coopération avec le Sheriff Perkins dans Raw Blue”. Je fais une pause depuis cet été.

Peux tu nous donner quelques noms des gens qui vous avez fait jouer ?
En blues, Mississippi Gabe Carter, Uncle Dave Evans. Rock, Lorette Velvette, James Leg. Une tripoté de onemanbands de tous styles, The Blues Against Youth, Chicken Diamond, Dad Horse Experience, Samm Bennett, Nikolaj Andersen, j’en passe, et de onewomanbands, Becky Lee que tu connais bien, Molly Gene… Pas tant de old-time pur et dur que ça, Joe Troop, un crack ricain qui vit en Argentine est peut-être le seul, mais la dernière fois qu’il est passé c’était avec un groupe de jazz manouche, sinon Dr Butler’s Hatstand Medicine Band, des anglais entre old-time et ragtime ou hokum, Possessed by Paul James qui est souvent vu comme un espèce d’alt-folk assez punk mais est fondé sur du old-time…
Les concerts old-time et apparentés sont en fait plus souvent montés par Alabama Cattle Call (les Dirt Daubers !), Sick My Duck, les Sawmill Sessions, ou les groupes eux-mêmes (Ol’ Timey Messengers, Joe Seamons & Ben Hunter…) – on relaye la promo quand on peut, bien sûr.

Pourrais tu nous parler un peu de ton univers musical ?
Je bouffe de pas mal de chose, mais j’ai un gros penchant pour les attaques sèches, les grincements et les sons sales, les morceaux très rythmés pulsant avec des mélodies simples à la base mais qui se déclinent en nuances voire en microtonal, les voix bien projetées avec du grain qui rape un bon peu, les gammes modales… Des trucs que tu trouves en partie dans le punk ou le garage, et dans le blues (pas le blues-rock dégoulinant!) et le old-time.

Peux tu nous retracer en résumé l’histoire de ce style ?
Gniiii. D’abord, de quoi on parle : c’est un répertoire composé surtout de balades (chantées, plus lentes) et de danses (plutôt instrumentales, pêchues), jouées à l’unisson par un violon assez agressif (les violonistes de old-time sont accusés de « scier leur violon ») et un banjo saccadé par l’usage immodéré d’une chanterelle, avec le soutien surtout rythmique de ce qu’on a sous la main comme autres cordes (basse, ukulele, mandoline, guitare…). Le chant est souvent en harmonie, mais des harmonies qui frottent, un peu sales, et très projeté, parfois limite gueulard. Les mélodies sont simples, mais elles tapent souvent dans des accords mineurs ou modaux plutôt inquiétants, et les thématiques favorites sont le meurtre, le cul, la gnôle et la bouffe.
Les origines mythiques, c’est une fusion, autour de la région des Appalaches surtout, entre donc les balades et gigues des pèquenots anglo et irlandais et des éléments africains de l’ouest empruntés aux esclaves, avec un renforcement et développement par les deuxièmes d’éléments présents ou latents dans les premiers, pentatonisme et gammes modales, syncopes à partir du scottish snap, un son grinçant, un peu sale. L’une des réussites de la propagande de la Ségrégation a été de faire croire que c’était une musique de blancs, alors qu’en fait beaucoup des musiciens étaient noirs ; heureusement, on commence à revenir à une vision plus globale et moins raciale, grâce à des super zikoss noirs de old-time comme les membres des Carolina Chocolate Drops, Ben Hunter, ou Cedric Watson.
Les origines réelles, comme d’hab, c’est plus compliqué. Par exemple, quand on commence à enregistrer de la musique qu’on appelle « old time » ou « hillbilly » dans les années 20, ça fait un moment qu’il y a des immigrés italiens dans les mines de charbon des Appalaches, et que les mêmes gars y jouent des polkas et la pop écrite par les songwriters juifs new-yorkais. Et tu as du « old-time » loin des Appalaches, au Texas comme dans le Wisconsin, qui a des traits et une histoire un peu différents.
A partir de la fin des années 40 en gros, le old-time disparaît en tant que genre commercial, en caricaturant il éclate en trois filiations : le bluegrass (Bill Monroe), qui refuse l’électrification et développe une virtuosité à solistes inspirée du jazz, le honky-tonk (Hank Williams) qui développe le côté balades à chialer dans sa bière et fonde la country, et le hillbilly boogie (Rose Maddox) qui met en avant la pulsation et le boogie (duh) et devient le rockabilly.

Il y a une scène à Paris je crois. Les Cuckoo sisters par exemple ? Peux tu nous en dire un mot ? Nous parler des activistes aussi. Calamity Mo, une banjoiste qui fait pas mal pour cette musique il semblerait.
Aaaarh, la scène c’est un peu tordu, parce que y’a très très peu de scène propre en France, le old-time c’est peu de gens, dont beaucoup jouent aussi d’autres trucs, et il a le cul entre plusieurs chaises. Y’a pas de festival de old-time en France, par exemple, mais d’un autre côté un bon groupe de old-time peut se retrouver à jouer – en général sur le côté, genre après-midi petite scène machin semi-exotique – dans un festival rockabilly, blues (surtout s’il est un peu orienté raw blues / underground), country, bluegrass surtout. Y’en a presque toujours dans les évènements country-punk, et pas par hasard, les grands groupes ricains de country-punk comme les Legendary Shack Shakers ou les Goddam Gallows sont dans une large mesure du old-time électrifié (et distordu) avec batterie – mais comme le country-punk existe à peine en France…! Perso je recommande vachement, Sick My Duck en monte assez souvent sur paname, et y’a un chouette jeune festoche breton qui regarde de ce côté, le Farm & Village, en mai.
Historiquement (enfin, histoire récente, parce qu’on devrait remonter au moins aux groupes Western des fifties comme Mark Taynor qui avant de devenir les pionniers du rock’n’roll français reprenaient des standards old-time) tu n’avais guère que deux groupes de old-time à Paris, à côté des groupes de bluegrass (Nashville Airplane, et tout le tas d’ex-folkeux des Banjo Paris Sessions des 70’s) qui en faisaient un peu à l’occaze : Cattle Call, avec Docteur Banza et Dédé Macchabée, issu de la scène psychobilly à la base (des ex-psychos comme Les Moonshiners sont d’ailleurs vachement influencés old-time), et les Ol’ Timey Messengers, qui était essentiellement une jam old-time de zikoss ricains vivants en France et jouant plein d’autres trucs par ailleurs devenue un groupe, avec une partie des mêmes jouant pour des projets similaires moins durables comme ceux de Ian McCamy.
Aujourd’hui, les old-timeux parisiens sont un peu plus visibles et nombreux. D’une part parce que le old-time semble se développer un tout petit peu un peu partout en France, avec le Old Moonshine Band et Rattlesnake Joe en Picardie, la Sugar Family à Rennes, Spinning Wheel dans le Limousin, etc. D’autre part, grâce à l’action des Sawmill Sessions, une grosse session mensuelle à la Péniche Anako, avec concert, open-mike et jam(s), qui organise aussi un festival annuel, des ateliers d’apprentissage et de perfectionnement, des concerts occasionnels… au passage, l’un des principaux fondateurs, Cory Seznec, est encore un franco-ricain qui, s’il est incontestablement un crack en old-time, joue principalement autre chose sur scène (un mélange de blues, rag, bluegrass et afro-jazz de première bourre).
Néanmoins, aux Sawmill Sessions comme en général, si le old-time est revendiqué et apprécié, il reste minoritaire, parfois noyé, face au bluegrass, voire à l’américana acoustique et à l’alt-folk, dans lesquels non seulement les puristes du old-time, mais les gens de sensibilité plus rock, voire punk, comme ma pomme ne se reconnaissent pas vraiment… Au final, l’une des meilleures jams old-time parisienne est secrète, parce que c’est le seul moyen que les orgas ont trouvé pour ne pas être envahis et jouer pur old-time. Et s’il y a pas mal de groupes qui te jouent quelques super morceaux old-time, comme les Fierce Flowers ou Pig in the Parlor, ça n’est souvent qu’une partie de leur répertoire, au côté de morceaux plus bluegrass ou plus folk (plus propres…) qui sont un peu moins ma came. Pour du old-time hardcore, le mieux reste de choper des ricains comme Tom Bailey, John Matthews ou Nathan Bontrager.
Les Cuckoo Sisters sont l’un des groupes les plus purement old-time sur la scène parisienne actuelle, même si elles ne font pas tout à fait que ça (y’a un calypso, une balade chicano, un jazz fifties etc qui traînent), c’est un assemblage hétéroclite assez représentatif de la scène old-time, avec l’ex-psychobillette Dédé, Alexis ancien Portugaise Ensablée qui fait aussi de l’Irish, Sarah venue du jazz en passant par le bluegrass, Camlamity fan de Can et du Gun Club, et Cathy qui enseigne le trad’ gascon.

Comment une musique qui à première vue vient d’un environnement plutôt rural peut elle vivre à la capitale ; Ne tends pas t’elle du coup à se transformer comme çà s’est passé avec le blues à Chicago ? Un style naissant à Paris quoi !
Bin le old-time, y’en a dans les quartiers ouvriers hillbillies des mégalopoles américaines depuis un bon siècle ! C’est une musique d’origine prolo, mais aussi liée aux chants de grève des mineurs qu’aux bouseux.
Le old-time, c’est avant tout une musique live, jouée en jam, avec un gros répertoire de structure simple interprété de façon semi-improvisée – tu joues tout le temps les mêmes phrases dans le morceau, mais jamais deux fois pareil, et tu joues tout le temps le même morceau, mais jamais deux fois pareil. Et ton répertoire, bin tu l’apprends sur le tas, en suivant le gars qui a lancé le morceau – en old-time, tout le monde joue ensemble, contrairement au bluegrass où chacun prend son solo à son tour pendant que les autres pompent, et où donc tu peux refaire plus ou moins ton même plan à la note près à chaque fois. Du coup, ça rend pas évident de dire si ça se transforme ou non, vu que c’est toujours pareil et jamais pareil. ✘

Voilà si vous pensez comme moi que la cambrousse et les percussions africaines doivent d’être confisqués aux zadistes, vous pouvez bien taper dans cette mine de référence généreusement offerte par Mr ratel.

Ma play list de musiciens se rapprochant de près ou de loin à la « Old Time music » :
■ Roe Holcom : Man of constant Sorrow
■ Dogg Boggs… Oh Death
■ Instrumental music of Southern appalachians ( compilation de Tradition records 1956.)
■ Clarence Ashley… Cuckoo Bird
■ Elizabeth Cotten.
■ Freight Train and Other North Carolina Folk Songs and Tunes.
■ Smithsonian Folkways.