Press "Enter" to skip to content

Marie Laveau, Voodoo Style…

Haïti – Le Bois Caïman – 1791. Des types font un feu dans la cour arrière de la maison de l’oncle du cousin de la belle sœur du mari du voisin de machin, je sais plus comment il s’appelle on s’en fout c’est juste pour vous dire que tout le monde se connait. La cérémonie vaudou qui a lieu ce soir-là va inaugurer le premier volet de ce qui allait amener Haïti à consacrer son indépendance en 1804. Conséquence directe : beaucoup de blancs se barrent, emportant avec eux leurs esclaves mais suivis également par un certain nombre de gens dits « libres, de couleur ». Un paquet de joyeux drilles qui emmenèrent avec eux leurs croyances et pratiques religieuses jusqu’à la Nouvelle-Orléans, où c’était déjà un peu la fête au village.
C’est ainsi qu’au début du XIXe siècle, le Vaudou s’installa confortablement dans bon nombre de chaumières de la Nouvelle-Orléans.
Par Ann Sylar

Alors le Vaudou kézézé ? Et bien sachez qu’il est très difficile d’apposer sur ce terme une seule définition intangible. Car oui, le vaudou est pluriel. A la Nouvelle Orléans, il apparaît comme une sorte de syncrétisme entre la religion catholique et les religions traditionnelles issues des terres d’Afrique de l’ouest correspondant aujourd’hui au territoire du Bénin. Une sorte de mix de la Manif Pour Tous et de ton marabout de la Goutte d’Or, agrémenté d’une propension non négligeable à faire la fête jusqu’à 3h du mat, le tout sur fond de très légères tensions raciales. Bref, le bordel, le vrai. Je précise juste pour ceux qui s’interrogent : quand on dit « religions traditionnelles d’Afrique de l’ouest » on parle principalement sacrifices d’animaux et animisme*.
Dans les grandes lignes, les adeptes du vaudou croient en l’existence d’un dieu suprême accompagné de plusieurs esprits qui se manifestent à travers les choses.
A la Nouvelle Orléans, the place to be pour la pratique du vaudou c’est Congo Square (aujourd’hui Beauregard Square). Le hic c’est que ces rassemblements avaient tendance à effrayer quelque peu les babtous fragiles les blancs, lesquels craignaient que cela ne menât à une révolte. En 1817, on interdit donc aux noirs de se réunir, sauf le dimanche et uniquement aux endroits officiellement autorisés.
Le vaudou à la Nouvelle Orléans est une histoire de femmes puisqu’elles forment les deux tiers des rangs des pratiquants du culte et qu’elles pouvaient apparaître comme des leaders puissants. Or, parmi ces femmes, il en est une qui porte à elle-seule toute l’âme de La Nouvelle Orléans : Marie Laveau.

Origins

Marie naît libre en 1794. Papa est un planteur blanc, Charles Laveau, et maman est une créole, Marguerite Darcentelin. Forcément avec des noms comme ça on se croirait plus dans un remake de la Gloire de mon Père que dans un panorama de la magie noire en Louisiane. Et pourtant. En 1819 la petite Laveau épouse Jacques Paris, un immigrant haïtien qui disparaîtra peu de temps après dans des circonstances complètement obscures. Pour tout vous dire on ne sait pas s’il a clamsé ou s’il a juste mis les bouts à Haïti. Cinq ans plus tard, Marie déposa tranquillou bilou un certificat de décès au nom de son mari, genre « au fait, j’ai oublié de vous dire… ». Sur le coup les mecs ont dû se dire que le certificat d’inhumation arriverait lui aussi 5 ans après. En fait il n’est jamais arrivé. Donc on est bien emmerdé, on ne sait pas du tout ce qui est arrivé à Jacques. Toujours est-il que la jeune Laveau, forte d’un physique plutôt avantageux, ne mit pas longtemps à retrouver quelqu’un en la personne de Christophe Glapion, un babtou, avec qui elle eut, askip, 15 enfants dont seulement deux atteignirent l’âge adulte.
Marie a été élevée dans le catholicisme. Elle est donc au début un peu cul-béni (elle va à la messe, elle communie, elle parle de Jésus, tout ça), mais elle est également extrêmement versée dans les pratiques vaudou à travers l’enseignement de Dr John, un sorcier dont elle fut aussi l’amante. Enfin une gamine saine quoi. Elle exerça les fonctions de coiffeuse mais également d’infirmière (ne me demandez pas la logique du parcours, je ne sais pas). Autant de postes qui nécessitaient qu’elle fût en contact direct avec les femmes de la ville, jeunes, vieilles, noires, blanches, riches, pauvres. Et même les moches. Et c’est là qu’on voit qu’elle avait de la suite dans les idées la petite. Prêtresse respectée et crainte, Marie avait noué des relations avec tout ce que La Nouvelle Orléans comptait de domestiques et d’esclaves. Autant de sources d’informations précieuses qui lui permettaient de récupérer en loucedé des informations personnelles sur ses propres clientes. Celles-ci, lui confiant leurs secrets les plus intimes dans l’espoir qu’elle use de ses dons pour exaucer leurs désirs, étaient impressionnées lorsque Marie leur révélait des détails de leur vie dont elle n’était pas sensée avoir connaissance.

La recette vaudou

Evidemment, vous vous doutez bien que pour qu’un gri-gri fonctionne, il faut un minimum d’ingrédients. De préférence dégueulasses. Or il se trouve que Marie avait parfaitement intégré le concept de dégueulasse et fabriquait ses amulettes avec un savant mélange d’entrailles de poulets ébouillantés, d’excréments canins, d’herbes vénéneuses auquel elle ajoutait du sel, de la poudre noire et du safran, histoire de dire qu’on a un minimum de conscience culinaire. La préparation devait être placée dans l’oreiller de la personne à influencer….et apparemment ça marchait.
Mais tout ne passe pas nécessairement par des gris-gris !! Interpellé par un créole dont le fils allait probablement être condamné à mort le lendemain, Marie s’engagea à l’aider. Au départ on se dit direct « c’est bon elle va encore mélanger du pipi, du caca et de la coriandre et ça lui fera une amulette, on commence à connaître »….mais pas du tout, gens de peu de foi ! La nuit précédant le jugement, on retrouva notre Marie dans la cathédrale Saint-Louis, trois piments de Guinée dans la bouche (plus j’avance dans la rédaction de cet article et plus je me dis qu’elle était complètement dérangée de la fiole la pauvre fille). Piments qu’elle déposa le lendemain sous le siège du juge, lequel acquitta le jeune accusé. Balaise charentaise. (Note à l’attention des plus cons d’entre vous : si vous tentez de faire la même chose chez vous, ça ne marche pas avec des piments d’Espelette). En échange de cette aide précieuse, Marie reçut de son commanditaire une maison qu’elle habita le reste de sa vie.
Alors, bien sûr, une maison n’est rien sans un animal de compagnie. Une présence rassurante. Un ami poilu à quatre pattes (vous avez les amis que vous voulez, on ne vous juge pas). Un compagnon qui vous fait la fête le soir quand vous rentrez, qui vient se blottir contre vous le matin pour vous réveiller et qui fait des trucs marrants que vous pouvez filmer et poster sur Facebook. Et bien je vous présente Grand Zombi ! Grand Zombi est un serpent de 3 mètres de long, légèrement dangereux et qui, selon la légende, se reposait dans un grand vase d’albâtre dans la demeure de Laveau. Au cours de cérémonies organisées pour de riches hommes venus de toute la Louisiane pour la consulter, Marie se présentait littéralement enlacée de Grand Zombi qui possédait alors son esprit. On est loin de la promenade dominicale de Fripouille, votre caniche. Forcément quand tu promènes ton piton, on te fait tout de suite moins chier. Au cours de ces cérémonies, un cercle de sel était tracé sur le sol et des danseuses entraient en transe à l’intérieur du cercle pendant que Marie parlait aux esprits, voire au diable en personne. On raconte qu’elle aurait donné naissance à un fils démoniaque qu’elle aurait, selon les versions, 1/ tué, 2/ enfermé dans le grenier ou bien que 3/ suite à une tentative de castration, les testicules de son fils se seraient transformées en entités démoniaques et l’auraient attaquée. Les enfants, ces êtres ingrats…
Véritable star de l’amulette, grande championne du gri-gri, référence toute catégorie de la patte de poulet séchée, Marie recevait à domicile et faisait évidemment payer ses prestations. Elle tenait également des rituels vaudou dans la cathédrale Saint-Louis, après la messe :
« C’EST BON LES GARS,L’EAU BENITE EST RANGÉE, ENVOYEZ LES SPLIFS ON VA APPELER LES DIEUX ! *rires gras* »
This is the end
À la fin de sa vie, Marie délaissa quelque peu le vaudou pour se recentrer sur sa foi catholique (on s’est bien marrés mais s’agirait de grandir). Aux alentours de 1875 elle annonça vouloir consacrer beaucoup de temps aux prisonniers et aux malades. Elle meurt en 1881 et c’est peut-être là que ça devient le plus intéressant puisque plusieurs personnes ont assuré l’avoir vu errer dans les rues du vieux carré français bien après qu’on ait annoncé son décès… Alors on a les boules là ? Bande de fiottes.
En tout ça ce qui est sûr c’est que Marie Laveau, par ce qu’elle incarnait, est parvenue dans une certaine mesure à transcender les frontières sociales, ethniques et religieuses à un moment de l’histoire complètement sclérosé par les barrières étanches entre les communautés et les classes.
Franchement, on m’aurait dit qu’il suffisait d’agiter deux cuisses de poulet au-dessus d’un nuage d’encens pour que tout le monde se mette au garde-à-vous, j’me serais pas donné la peine de passer mon bac ! ✘

*l’animisme c’est quand tu parles à ton pot de fleurs.