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F.J OSSANG

S’entretenir 30 minutes avec FJ Ossang, c’est déguster un cocktail de culture où littérature, musique, cinéma, poésie, mouvement punk s’entrecroisent sans cesse dans une discussion bourrée de ramifications, de croisements. Pas étonnant ! Depuis 1975, FJ Ossang explore, dévore et fonce dans tout ce qu’il fait. Rencontre avec un rebelle touche à tout au parcours étonnant, et qui n’a pas fini d’en démordre avec notre vieux monde malade.
Venu à Pau présenter son dernier film 9 Doigts, au cinéma indépendant Le Méliès, FJ a accepté une rencontre pour la Nouvelle Revue Instructive. Chambre ronde et atypique de l’Hôtel Continental, table cosy, et quelques verres de vin servi par Elvire, la copilote du vaisseau FJ Ossang. Tout est prêt pour une virée dans le « nowhere land » si cher à notre cinéaste punk national !

Par Xavier Le Falher

À l’heure où sortira cet article tu auras une grosse actualité. Peux-tu nous en parler ?
D’abord le nouveau long-métrage 9 DOIGTS sortira en France le 21 Mars, après une rétrospective de mes films à la Cinémathèque Française le weekend du 17-18 Mars. A cette occasion ressort aussi le vinyle de la B.O. de LE TRÉSOR DES ILES CHIENNES (1991), par MKB Fraction Provisoire. En février je suis invité par le festival de Saint Denis « Est-ce ainsi que les hommes vivent » qui m’ont demandé un texte d’ouverture pour leur thématique Rebel Rebel où j’ai proposé une rétrospective des films de Joe Strummer – de très beaux films, que ce soit le Jarmusch, le Kaurismaki, le Robert Franck… ou Docteur Chance (Rires) (film de FJ Ossang dans lequel joue Joe Strummer).
Passons au flash back à présent. Tu as commencé ta carrière artistique en 75…
J’ai commencé à publier mon premier livre de poèmes en 75-76, à la même époque j’ai créé la revue CEE à Toulouse. Une revue littéraire, avec des écrits de gens comme William Burroughs – Stanislas Rodanski, grand poète volontairement interné dans un hôpital psychiatrique de 24 ans jusqu’à sa mort, un météore de la poésie d’après guerre qui m’a beaucoup marqué – Claude Pélieu qui est le français de la beat génération – Jean Christophe Bailly… En même temps j’ai monté mon premier groupe DDP (De la destruction Pure). La revue a duré 2 ans de 77 à 79, les années punks finalement.

Oui c’était ma question en fait. Ton parcours artistique débute en même temps que le mouvement punk. En quoi ce mouvement t’a-t-il influencé, inspiré ?
Oui c’était la même époque. J’aurais pas eu l’idée de faire de la musique s’il n’y avait pas eu le punk. J’ai adoré bien sur des groupes comme le Velvet, les Stooges, Les New York Dolls.

Mais tu n’étais pas un musicien à la base, par exemple bassiste ou guitariste ?

Non. D’ailleurs la musique punk était un prétexte pour faire du bruit, casser, briser, fracturer – pour hurler. C’était des teenagers, surtout les groupes anglais ou même les groupes comme Metal Urbain etc… Ils avaient tous 20 ans à peine.
Mais de ton côté justement tu as été punk par un autre biais que la musique également. Par l’écriture, le cinéma, la poésie…
On disait que le mouvement punk c’était la matérialisation des Garçons Sauvages, livre de W.S. Burroughs, The Wild Boys (1970). On sait très bien que le punk c’est la suite des Stooges, New York Dolls, c’est sur leurs cendres de tout ça que le punk américain a démarré, c’est un réflexe de contre culture. C’était en Europe comme un mouvement de « Tabula Rasa », une sorte de néo-dadaïsme…

Mais alors, c’est quoi un cinéaste punk. On entend souvent dire : FJ Ossang, un cinéaste punk. Mais qu’est ce que ça signifie ? Car on arrive à définir la musique punk mais le cinéma punk ? Il faut quand même une certaine maitrise, il faut être un peu pro quand même ?
Non, pas plus que jouer de la guitare ou enregistrer un disque. Il faut bien que quelqu’un prenne le son etc.
Mais tes films sont quand même assez chiadés, avec une mise en scène, de l’éclairage façon expressionnisme. C’est pas un truc trash avec la caméra qui bouge dans tous les sens ?
Quand j’ai tourné mon premier film “La dernière énigme”, deux mois après l’entrée à l’école, j’ai découvert qu’il suffisait d’une caméra et de 2 boîtes de pellicule pour tourner un film. Le second “Zona Inquinata”, tourné en 3 jours, s’est retrouvé à Cannes en 1983 dans une section parallèle – tourné en 16 mm noir et blanc. La seule expression réellement native, c’est la parole, l’écriture : tout le monde sait parler ou écrire, mais plus pour longtemps, ah, ah !

Oui mais le cinéma c’est un peu réfléchi intellectuel, moins spontané non ?
Non, moi je pense que le cinéma est un psychotrope, comme la musique. Effectivement, il y a des vinyles, des livres, des films qui marquent à 12 ans, à 14, ou 16 ans… Je m’aperçois que tout ce qu’on voit après, c’est secondaire. Tout ce que j’adorais, même en littérature, avant mes 20 ans comme Burroughs ou Arthur Rimbaud – demeure essentiel. C’est toujours Céline, Artaud, les Sex Pistols, les Stooges qui reviennent. Et bizarrement le cinéma c’est pareil ! J’aimerai toute ma vie Jozef von Sternberg, SM Eisenstein, Orson Welles. La jeunesse est importante car c’est des années de formation au sens premier du terme.

Quand tu arrives à Paris, qui sont tes premiers contacts ? Tes références ? Ton réseau ?
J’avais un excellent ami qui s’appelait Jean-François Charpin. Moi je faisais la revue CÉE à Toulouse et lui faisait la revue Grabuge à Paris. Il a plus ou moins organisé le premier concert des Sex Pistols en 76 à Paris, au Chalet du Lac. C’était un grand ami de Glen Matllock, ou de Julian Temple. Je l’ai connu après en 78, il habitait 12 rue de l’Odéon dans l’appartement ayant appartenu à Sylvia Beach l’éditrice américaine de James Joyce à Paris, dont le livre Ulysse a été censuré aux Etats Unis mais publié à Paris. Comme d’ailleurs ensuite, et c’est tout à l’honneur de la France dans ces années là, le Festin Nu de Burroughs censuré à sa sortie, qui a d’abord été publié en France dés 1959, et 3 ans plus tard aux Etats Unis. Donc c’était incroyable d’être dans cet appartement avec lui, on avait les mêmes affections. On aimait autant William Burroughs que l’Internationale Situationniste. La trinité c’était Burroughs, l’I.S. et LF Céline.

Oui donc c’est une démarche un peu intellectuelle ?
Non car on apprend normalement à lire à l’école ! Enfin plus maintenant paraît-il (rires). J’avais une grande complicité avec Charpin, on devait monter une autre revue ensemble qui devait s’appeler : Grabuge, les Dents Blanches ! Mais il est tombé malade et malheureusement mort en 1988 – à 29 ou 30 ans. La revue CEE s’arrête en 79, mon premier groupe aussi. Mais comme c’était des années héroïques, ça m’a beaucoup appris sur l’actionnisme de scène, le côté rentre dedans, c’était la guerre! Tout de suite après j’ai crée MKB Fraction Provisoire en 1980.

Vous étiez donc un peu précurseur de toute une scène punk, alternative qui allait débouler en France ?
C’est à dire qu’à cette époque, j’étais très marqué par le disque de William Burroughs, Nothing Now But Recordings, une collection de ses archives sonores. C’était incroyable ! Il enregistre des mots, capte des sons-radios, fait des collages. Une matière sonore incroyable ! C’était eux les vrais précurseurs. De même, à cette époque, des groupes comme Cabaret Voltaire, Throbbing Gristle ou Tuxedomoon, qui me semblaient produire la matière de partitions des films à venir ! Une bande sonore parfaite mais plus que ça : c’était la présemption du film à venir alors qu’à l’époque, bien des films étaient réactionnaires et vieux jeu au plan sonore — là d’un seul coup, c’est tout un monde qui par le son dévoilait quelque chose de très moderne.

Tu jouais où avec ton groupe ? Comment se passaient les concerts ?
On jouait à Toulouse à l’époque avec MKB Provisoire. On a dû faire 5 concerts là-bas. On a eu 3 dépôts de plainte dés le premier, puis on nous a coupé l’électricité après 12’ au deuxième. Et le dernier a eu lieu à la Halle aux Grains en novembre 81. Le premier 45t. est sorti en 81, j’ai sorti deux ou 3 livres également à cette époque et ne sachant plus quoi faire entre le rock’n’roll et la poésie, j’ai passé le concours de l’Idhec. J’y suis rentré en 81, cela durait 3 ans. C’est à l’époque que j’ai rencontré Marsu, qui était fan de MKB, et manager des Lucrate Milk (dont certains membres deviendront plus tard les Beruriers Noirs ). Il y a eu cette entente entre Lucrate Milk et MKB et comme je faisais des films en même temps c’était une double vie. La nuit on jouait dans les squatts, le jour j’étais à l’Idhec et j’écrivais les films, les tournais, les montais… Ce furent 3 années très intenses.

Et le côté industriel également au niveau du son. Plus que punk d’ailleurs.
Oui, oui, on peut le dire.

D’ailleurs dans ton cinéma également, tu aimes bien ce côté industriel, dans tous tes films les entrepôts, des dépôts, des paquebots, les machines, les moteurs, y compris dans le son des films, où on entend toujours un moteur qui tourne. D’où ça te vient tout ça ? Tu viens du Cantal, pas vraiment réputé pour son urbanisme ni ses décors industriels…
Je ne sais pas, j’aimais les moteurs (rires). C’est rigolo car j’avais un cousin lointain qui avait gagné le rallye de Monte Carlo et son oncle était un as de l’aviation de la guerre 14. Tout cela va bien avec les punks des villes, les lieux désaffectés. Les groupes intéressants dans le rock français viennent souvent de petites villes de province, ou même de nulle part sur terre ! C’est comme la littérature, la musique, le cinéma, ou la poésie, je ne fais aucune différence entre tout ça. C’est ta vie intérieure ou antérieure, ou pré-natale ou ta vie ultérieure qui se connecte – comme ça…

Pour toi le cinéma est une connexion entre tout ça ? L’outil parfait ? Une sorte d’art total qui te permet de mixer poésie, musique, image son ?
Pour moi le cinéma était la voie royale de l’expression au 20e siècle. J’ai appris beaucoup de choses par l’écriture c’est vrai, mais aussi par le cinéma, ou le rock’n roll avec sa dimension activiste. Cela pouvait être une expérience mentale démente d’aller au cinéma – une transformation révélatoire. Je n’ai plus la même passion pour les films contemporains, mais je me souviens d’une fois où j’étais déprimé, j’ai vu trois fois de suite Mr Arkadin d’Orson Welles ! Le cinématographe est un DÉCLENCHEUR.

Dans tes films il y a toujours des bandes, des gangs… D’où te vient cette fixation ? Même dans tes groupes on parle de Messageros Killer Boys ? Alors qu’on traine plutôt cette image du punk individualiste, solitaire.
Déjà les punks à l’époque se baladaient en bande, parce que tout le monde voulait les tuer. Le côté alternatif punk rigolo fun à la Bérurier noir, c’était pas nous. Nous on était l’Ennemi. Tout le monde voulait nous tuer. Puis on affichait Staline devant Hitler Derrière. Donc toute la journée c’était la guerre contre la société toute entière. On était toujours en bande, il valait mieux être 5 ou 6. Puis comme on était jeunes et pas très musclés et qu’en face il y avait encore les vieux Teddys qui nous détestaient, y’avait les skins… Ça été l’enfer ! (rires). On était très peu au début . Les punks étaient des tireurs d’élites. Alors que maintenant tout est punk, dès que c’est lourd, bête, grossier au théâtre ou au cinéma : « ah c’est vraiment punk ! » alors qu’en fait le punk partage avec tous les mouvements d’avant garde du 20e siècle une spécificité propre qui est l’autodissolution. L’autodissolution des avants gardes c’est LA règle. Et ça finit par l’autodissolution des Sex Pistols parce que dans un sens, il n’y a jamais eu qu’un seul groupe punk ! Les Sex Pistols. Après bien sûr il y a eu d’autre famille, mais le concept absolu c’est les Pistols qui l’ont suivi. De même qu’il n’y a eu qu’un seul groupe de musique industriel c’est les Throbbing Gristle !

Il y a eu Einzturzende Neubauten aussi non ?
Oui à la limite, mais c’est pas pareil.

En fait si ça dure ça t’emmerde ?
Non, non, mais Throbbing Gristle c’était vraiment dément. Ça a duré 4 ans, c’était vraiment contemporain avec le punk. Ces années là, il y avait le punk, le cold wave, l’industriel… Mais bien sûr, il y a le Daddy Punk, William Burroughs car c’est lui la base et tout a été repris après. Plein de trucs mentaux ont été concrétisé sur le plan littéraire qui ont été repris. Il a beaucoup influencé Iggy Pop dans l’écriture de ses chansons, de même que les Rolling Stones ou Joe Strummer qui allait visiter dans son bunker William Burroughs. C’est une référence en tout car c’était un immense écrivain, ses livres sont vraiment des choses vertigineuses, descendant de Lautréamont.

Allez, une dernière question… Dans le rock, on entend souvent les détracteurs du numérique, qui préfère l’analogique, ou le vinyl au CD… Toi dans le cinéma, malgré le passage au numérique, tu continue à tourner en 35 ? C’est une sorte de guerre ?
Oui. Moi j’aime bien la vidéo, j’ai commencé par la vidéo, donc c’est pas du tout raciste. Je trouve ça aberrant ce côté Canada Dry du cinéma numérique. Les mecs qui ont 3 millions d’euros et des très gros salaires et qui disent « ah non non, le 35 mm, c’est trop cher ! ». C’est vraiment maltraiter leur métier.

Oui mais comme ça disparaît en même temps, c’est moins évident
Non, ça disparaît pas du tout ! Ça disparaît dans les salles de cinéma, peut être mais c’est autre chose. Là aussi, c’est du suicide ! En fait, je pense que l’idéal ce serait non pas de faire des places prestige avec triple dose de pop corn, mais pour 12 euros, avoir une copie en 35 ou une copie en 70mm. C’est ça qui ferait la différence, car le numérique, on devrait payer pas plus de 2 euros les places.

En fait, finalement, on continue à appeler cinéma ce qui n’est plus du cinéma. Le cinéma numérique n’est techniquement pas du cinéma…
Le cinéma numérique, ce sont des capteurs qui font l’image. Il n’y a plus de réalité directe – ni optique, ni physique ni chimique. Aujourd’hui tourner un film en 35 mm est devenu un combat car ils ont détruit l’industrie en à peine 5-6 ans, il n’y a plus que des micros labos. Par contre, c’est vrai que les gens qui continuent à tourner en cinéma c’est les américains, les chinois ou les indiens. Les pays de l’avenir. Alors que l’Europe…
Néanmoins 5 fois plus de longs-métrages sont aujourd’hui tournés en argentique en France qu’il y a 5 ans. Dans mon cas il ne fallait évidemment pas tourner 40 prises… Quand je serai vieux et fatigué je tournerai peut-être en numérique…

Pas sur que ça coûte moins cher au final
Je suis certain que non. Le grand drame là dedans c’est la vitesse avec laquelle les compétences disparaissent, c’est complétement fou. Heureusement, l’enseignement en argentique revient dans les écoles de cinéma françaises. Ils avaient même interdit ça !! Projectionniste ou assistant-caméra, c’est la même technique, mais à l’envers – et c’est un métier. Ce qui m’excite toujours c’est la lumière, se lever à 3h du matin pour tourner à 5h, ou l’anamorphose du cinémascope, qui comprime l’image à la prise de vue et la décomprime à la projection… Tout ça est excitant et sexuel. Cela étant, ce n’est pas parce que tu mets de la pellicule dans une caméra que tu fais un film… ✘